Moi qui n’ai pas connu les hommes – Jacqueline Harpman
Il y a des livres qui nous racontent une histoire, d'autres qui nous font vivre des émotions et certains qui, une fois refermés, nous laissent avec plus de questions que de réponses. Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman, fait partie de ces derniers. J'ai découvert ce roman dans sa nouvelle édition, publiée en 2025 chez Stock et accompagnée d'une préface de Julia Malye.
L'histoire commence dans un lieu aussi étrange qu'oppressant : une cage au fond d'une cave où quarante femmes vivent enfermées sous la surveillance de gardiens. Parmi elles se trouve une jeune fille qui n'a connu aucun autre monde que celui de cette prison. Elle n'a aucun souvenir d'une vie passée et ne sait presque rien du monde extérieur. Elle apprend à vivre en observant les autres femmes, leurs habitudes, leurs souvenirs et leurs conversations.
Un jour, les gardiens disparaissent brusquement, laissant derrière eux les clés de la cage. Les femmes retrouvent enfin leur liberté et partent à la découverte du monde extérieur, dans l'espoir de retrouver une civilisation, leurs familles ou simplement une explication à leur enfermement. Mais ce qu'elles découvrent est loin de répondre à leurs attentes.
Je préfère ne pas m'attarder davantage sur le déroulement de l'histoire. Ce qui m'intéresse surtout dans ce roman, ce n'est pas tant ce qui arrive à ces femmes que les questions soulevées par leur parcours.
1. Une histoire sans réponses, mais pleine de questions
Ce roman ne cherche pas à nous donner des réponses. C'est même tout le contraire : il nous invite à réfléchir à des questions que nous considérons parfois comme évidentes, sans prendre le temps de les examiner.
Pourquoi ces femmes ont-elles été enfermées ? Qui sont leurs gardiens ? Pourquoi les hommes ont-ils disparu ? Que s'est-il passé dans ce monde ? L'autrice ne nous donne presque aucune explication. Même après avoir refermé le livre, plusieurs de ces questions restent sans réponse.
Mais peut-être que ce n'est pas là l'essentiel.
À travers le parcours de la jeune fille, l'autrice nous place dans une position assez particulière : celle d'une personne qui découvre le monde sans disposer des connaissances nécessaires pour le comprendre. Chaque objet, chaque paysage, chaque nouvelle découverte devient une occasion de s'interroger.
« Il est évident que, dans un premier temps, je ne comprenais pas ce que je regardais. » (p. 89)
La jeune fille découvre des choses que nous connaissons depuis toujours et auxquelles nous ne prêtons presque plus attention. Le miroir, par exemple, lui permet de découvrir son propre visage. Elle apprend à reconnaître les objets, à comprendre leur utilité et à mettre des mots sur ce qu'elle observe.
« Une des plus étonnantes découvertes fut celle du miroir. Je ne m'étais jamais vue. Théa m'avait dit que j'étais jolie, mais cela n'avait aucun sens pour moi. » (p. 101)
Cette découverte m'a particulièrement marquée. Nous avons tellement l'habitude de vivre dans un monde dont nous connaissons les codes que nous oublions parfois à quel point notre perception des choses dépend de ce que nous avons appris. La jeune fille nous rappelle que connaître quelque chose ne signifie pas nécessairement le comprendre.
2. L'ignorance n'est pas toujours un obstacle à la connaissance
La jeune fille n'a reçu aucune éducation au sens classique du terme. Au début de son histoire, elle ne sait ni lire ni écrire et ne possède presque aucune connaissance du monde. Pourtant, elle a conservé quelque chose que les circonstances de sa vie n'ont pas réussi à lui enlever : sa curiosité.
Elle observe, pose des questions, compare, réfléchit et apprend. Elle ne se contente pas d'accepter les explications des autres. Elle cherche à comprendre par elle-même, même lorsqu'elle ne dispose pas de tous les éléments nécessaires.
« Je n'avais jamais connu d'autres divertissements que ceux de la réflexion. » (p. 85)
Cette phrase m'a amenée à réfléchir à notre rapport à l'ennui. Nous avons aujourd'hui tellement de moyens de nous divertir et de remplir nos journées que nous laissons rarement de la place à la réflexion. Pourtant, l'ennui peut aussi devenir une occasion de développer notre imagination, notre curiosité et notre capacité à penser.
Privée de presque toutes les distractions auxquelles nous sommes habitués, la jeune fille fait de la réflexion son principal moyen de découvrir le monde.
C'est peut-être là l'une des idées les plus intéressantes du roman : nous n'avons pas toujours besoin de connaître les réponses pour apprendre. Il suffit parfois de prendre le temps de poser les bonnes questions.
3. Le pouvoir de l'autorité et l'effacement des souvenirs
Les conditions dans lesquelles vivent les femmes dans la cage sont particulièrement révélatrices du fonctionnement de leur système de domination.
Les gardiens ne leur permettent ni de rire, ni de pleurer, ni de se toucher, ni même de se suicider. Ils cherchent également à les empêcher de créer des liens entre elles. La jeune fille comprend peu à peu que cet isolement n'est pas le fruit du hasard, mais bien une volonté de leurs geôliers : « ils se sont arrangés pour qu'aucune de nous n'en connaisse une autre » (p. 24).
Les femmes sont ainsi privées de la possibilité de partager leurs souvenirs, de construire des relations et même de comprendre ensemble ce qui leur arrive. Quant aux gardiens, ils ne cherchent jamais à communiquer avec elles autrement que par la violence. Comme le résume la jeune fille : « ils parlent avec leurs fouets ! » (p. 25).
J'y vois une forme de domination qui ne cherche pas seulement à contrôler les corps, mais aussi les esprits et les souvenirs. Empêcher les femmes de communiquer, c'est les priver de la possibilité de construire une histoire commune, de partager leurs expériences et de comprendre ce qui leur arrive. C'est aussi les priver d'une partie de leur identité.
Cette idée prend une autre dimension lorsque l'on découvre que les femmes ne sont pas les seules à avoir été enfermées. D'autres cages abritent des hommes et des femmes qui n'ont pas survécu à leur captivité. Face à cette situation absurde, la jeune fille finit par résumer leur condition en une phrase presque banale : « Nous sommes le produit d'une erreur administrative » (p. 35).
Une simple erreur administrative, et toute une vie se retrouve enfermée, sans explication ni possibilité de réclamer justice. Comment peut-on réduire toute une existence à une telle absurdité ?
Cette réflexion m'a fait penser à la manière dont les individus peuvent finir par accepter leur condition, même lorsqu'elle est profondément injuste. À force de ne pas connaître leurs droits, de ne pas comprendre les raisons de leur situation et de ne disposer d'aucun moyen de la contester, ils peuvent finir par considérer leur sort comme une fatalité.
C'est peut-être aussi ce qui rend cette autre réflexion de la jeune fille si frappante : « survivre n'est jamais que reculer le moment de mourir » (p. 72).
Mais si la mort est inévitable, cela ne signifie pas que la vie doit se résumer à attendre son arrivée. Entre ces deux moments, il y a une existence à comprendre, des injustices à questionner et des choix à faire. Le désespoir peut parfois nous conduire à accepter des situations que nous aurions dû remettre en question.
4. Peut-on découvrir le monde sans avoir appris à vivre avec les autres ?
Un autre aspect du roman m'a particulièrement interpellée : la manière dont l'enfermement a façonné la personnalité de la jeune fille.
Elle a grandi parmi quarante femmes, mais sans jamais vraiment apprendre à créer des liens avec elles. Les contacts physiques, les gestes d'affection et les relations spontanées lui étaient étrangers. Elle reconnaît d'ailleurs qu'elle « détestait toucher quelqu'un » (p. 74), et va jusqu'à dire que, même entourée des autres femmes, elle s'est toujours sentie seule, car elle était différente d'elles (p. 75).
Ces réflexions m'ont rappelé une lecture de Boris Cyrulnik, Quand on tombe amoureux, on se relève attaché, dans laquelle il aborde notamment l'importance des premiers liens d'attachement dans la construction de l'individu.
La jeune fille a grandi dans un environnement où la proximité avec les autres était interdite. Elle n'a donc jamais vraiment appris à vivre cette proximité ni à ressentir le besoin de la rechercher. Même après sa libération, cette manière de percevoir les relations semble continuer à l'accompagner. Elle peut être entourée sans pour autant se sentir proche des autres.
Cela m'a amenée à réfléchir à l'importance de nos premières expériences dans notre manière de percevoir le monde et de construire nos relations. Nous pensons souvent que les liens avec les autres sont naturels, mais ils s'apprennent aussi. L'affection, le contact physique et la présence des autres participent à notre construction bien plus que nous ne le réalisons.
5. Le temps, cette chose que nous oublions de vivre
Le rapport au temps est probablement l'un des thèmes qui m'a le plus marquée dans ce roman.
Après leur libération, les femmes découvrent un monde déserté, sans aucune trace de civilisation. Elles finissent par bâtir un petit village où elles s'installent et tentent de vivre normalement. Mais les années passent, les femmes vieillissent et meurent une à une. La jeune fille se retrouve alors seule et reprend son voyage, toujours dans l'espoir de trouver une ville, une trace de vie ou simplement un indice qui pourrait expliquer le monde dans lequel elle vit.
Après quarante années de liberté, à l'âge de soixante ans, elle se retrouve dans une chambre souterraine luxueuse. C'est en regardant le chemin parcouru qu'elle réalise avoir « dépensé toute [sa] vie à je ne sais quoi qui ne [l'a] pas rendue heureuse » (p. 104).
Cette phrase m'a particulièrement touchée. Elle vient d'une femme qui a passé presque toute sa vie à essayer de comprendre le monde et à chercher quelque chose dont elle ignore elle-même la nature. Elle a survécu à l'enfermement, connu la liberté, partagé une partie de son existence avec d'autres femmes, puis poursuivi seule ses explorations. Pourtant, arrivée à soixante ans, elle semble avoir le sentiment d'avoir consacré toute sa vie à une quête qui ne lui a apporté ni réponses ni bonheur.
Cela m'a fait réfléchir à notre propre rapport au temps. Combien de fois passons-nous nos journées à faire des choses sans vraiment savoir pourquoi ? Nous remplissons notre temps de tâches, d'habitudes et d'obligations, en pensant parfois que nous aurons plus tard le temps de faire ce qui compte réellement pour nous. Puis les années passent et nous risquons de nous retrouver avec le même sentiment : avoir dépensé notre vie sans vraiment savoir ce que nous en avons fait.
Mais le temps n'est pas seulement une succession de jours et d'années. La jeune fille semble le comprendre lorsqu'elle réalise que « le temps est affaire d'être humain » et que « la moindre conversation fait naître le temps » (p. 105).
J'ai beaucoup aimé cette idée. Pendant son enfermement, les journées se ressemblaient et les femmes avaient très peu de repères pour mesurer le temps. Mais au-delà des horloges et des calendriers, ce sont aussi nos échanges, nos rencontres et les événements qui donnent une forme à notre existence. Une conversation peut créer un souvenir, une rencontre peut marquer une période de notre vie et une découverte peut changer notre manière de voir le monde.
C'est aussi ce qui me fait penser à l'importance de la lecture et de l'écriture. À travers un livre, nous pouvons découvrir les pensées et les expériences d'une personne que nous ne rencontrerons peut-être jamais. Et lorsque nous échangeons avec les autres, nous faisons naître de nouvelles réflexions, de nouveaux souvenirs et, quelque part, de nouveaux repères dans notre vie.
Finalement, ce n'est peut-être pas seulement le temps qui passe qui donne une valeur à notre existence, mais aussi ce que nous en faisons et les liens que nous créons tout au long de notre parcours.
6. Écrire pour donner un sens à son existence
La fin du roman apporte une autre dimension à toutes ces réflexions.
Au fil des années, les femmes vieillissent et meurent les unes après les autres. La jeune fille finit par se retrouver seule dans ce monde déserté. Elle poursuit alors ses découvertes, observe ce qui l'entoure et tente de comprendre ce qui s'est passé.
Mais il ne lui reste presque plus personne avec qui partager ses questions et ses découvertes.
L'écriture devient alors son dernier recours. Elle décide de raconter leur histoire : celle de ces femmes enfermées, de leur libération et de leur étrange existence.
J'ai trouvé cette fin particulièrement juste. Après avoir passé toute sa vie à chercher des réponses, la jeune fille comprend peut-être qu'elle ne les trouvera jamais. Mais elle peut au moins transmettre ce qu'elle a vécu et ce qu'elle a appris.
Écrire devient une manière de laisser une trace, de préserver une mémoire et de donner une existence à celles qui ont disparu.
C'est aussi une manière de lutter contre l'oubli, celui-là même que leurs gardiens avaient cherché à imposer en les isolant les unes des autres.
Pour finir...
Moi qui n'ai pas connu les hommes est un roman étrange, parfois déroutant, mais qui mérite que l'on prenne le temps de s'y arrêter.
À travers une histoire dystopique, Jacqueline Harpman nous parle finalement de choses très humaines : notre rapport à la liberté, à l'autorité, aux autres, au temps et à la connaissance.
Ce que je retiens surtout de cette lecture, c'est le parcours de cette jeune fille qui, malgré son ignorance et les conditions dans lesquelles elle a grandi, n'a jamais cessé de chercher à comprendre. Elle n'a pas connu le monde tel que nous le connaissons, mais elle a su l'observer avec un regard neuf, sans considérer ses habitudes comme des vérités absolues.
Un autre détail m'a également interpellée : l'autrice donne un nom à presque toutes les femmes, mais la jeune fille reste anonyme tout au long du roman. Je me demande si ce choix n'est pas volontaire, comme une manière de faire de ce personnage un être humain sans nom, auquel chaque lecteur pourrait s'identifier. Elle pourrait être n'importe laquelle d'entre nous, découvrant le monde, cherchant des réponses et essayant de donner un sens à son existence.
Et peut-être est-ce là l'une des invitations de ce roman : retrouver notre curiosité, apprendre à questionner ce qui nous semble évident et ne pas laisser nos journées passer sans nous demander ce que nous faisons réellement de notre vie.
Car finalement, il ne suffit pas de survivre pour avoir vécu.

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